Bourse et économie

Les prix de l’énergie sous haute tension

18 novembre 2021 | Bourse et économie

Faut-il s’acheter de gros pulls bien chauds, commander quelques stères supplémentaires de bûches ou encore prier pour que l’hiver soit doux ? Face à l’envolée des prix de l’énergie, chaque petit geste compte. Ce sujet brûlant questionne tant du côté des ménages que des entreprises et des autorités. S'agit-il d'un problème structurel ? Quelles sont les conséquences pour vous, en tant qu’investisseur ?

La flambée des prix de l’énergie dans un contexte économique particulier

L'explosion des prix du gaz, du pétrole et du charbon s’illustre en boucle dans la presse avec d’impressionnants graphiques. Le gaz naturel est en tête (+300 % depuis le début de l'année), faisant presque passer l'évolution des autres matières premières énergétiques au second plan. Cependant, elles ne sont pas en reste : le charbon a augmenté de 127 % et le pétrole de 61 %. Seul le prix des énergies renouvelables est resté stable, et ce, pour une raison assez évidente : une hausse de leur prix entraînerait une diminution des subsides accordés.

Évolution des prix du gaz, du charbon et du pétrole

Source : Bloomberg

La flambée des prix est liée d’une part au contexte économique particulier de crise sanitaire. En effet, la reprise économique mondiale en début d’année a fortement et soudainement alimenté la demande en énergie. Celle-ci est par ailleurs soutenue, de manière plus structurelle, par la croissance démographique et l’amélioration du niveau de vie dans un certain nombre de pays émergents. Prenons l’exemple de la Chine où quelque 15 millions de ménages se raccordent chaque année au réseau de gaz, soit l’équivalent des ménages reliés au gaz en Belgique et aux Pays-Bas réunis.

D’autre part, cette demande vigoureuse se heurte à une offre rigide qui peine à se remettre en marche. En attestent la fermeture de certaines usines, les pénuries de main-d‘œuvre et de matières premières, les goulots d’étranglement sur les chaînes d’approvisionnement, les tensions dans le fret maritime, l’allongement des délais de livraison et en fin de compte, la hausse généralisée des prix. Ceux de l’énergie ne font pas exception à la règle. Mais ce secteur est confronté à des défis supplémentaires, même si ceux-ci diffèrent d’une région à l’autre.

Les mix énergétique et électrique selon les pays

« Que la lumière soit, et la lumière fut » est certes devenu un prérequis dans nos sociétés modernes. Toutefois, la production d’énergie et d’électricité diffère sensiblement d’un pays à l’autre selon les énergies primaires sollicitées, à savoir le charbon, le gaz, le pétrole, la fission nucléaire et les énergies renouvelables. Ces mix énergétique et électrique sont également amenés à évoluer dans le temps.

Production d’électricité en Chine, aux États-Unis et en Europe (Tn KWh)

Sources : Alpine Macro et l'Agence Internationale de l’Energie (AIE)

En Chine, plus de la moitié de la production d’électricité est générée par le charbon. Or le pays est actuellement confronté à une importante pénurie de charbon et à une hausse significative de son prix. Les coupures d'électricité sont nombreuses et le gouvernement n’a eu d’autre choix que de rationner la consommation dans un certain nombre de provinces.

Heureusement, nous n’en sommes pas encore là en Europe, même si la crise énergétique s’y fait également ressentir. Mais là aussi, il existe des disparités importantes d’un pays à l’autre. Ainsi, la France, dont 70 % de la production d’électricité est générée par l’énergie nucléaire, se voit par exemple moins impactée par la hausse des prix des combustibles fossiles que l’Italie dont deux tiers de la production d’électricité sont issus du charbon, du gaz et du pétrole. La facture énergétique n’est donc pas la même pour tous de part et d’autre des frontières intérieures de l’Europe.

Il est dès lors légitime et pertinent de s’interroger sur la durée de cette situation. Pour y répondre, il convient d’en comprendre les fondements.

À la source de la crise

La crise énergétique ne surgit pas soudainement sans raison. Différents défis et enjeux se sont en effet accumulés au fil du temps.

La transition énergétique est souvent incriminée. L’objectif de neutralité carbone d’ici 2050 est certes nécessaire pour lutter contre le réchauffement climatique et à ce titre, il fait (presque) l’unanimité. Cependant, il fait aussi considérablement bouger les lignes. Car pour pouvoir abandonner les combustibles fossiles, l’investissement dans le secteur énergétique devrait idéalement être doublé afin de maintenir la capacité de production. Certains spécialistes pointent du doigt la rapidité avec laquelle les investissements dans les combustibles fossiles ont été réduits alors que la production d’énergie verte est encore loin d’être suffisante. Tout est mis en œuvre pour décourager les investissements dans les combustibles jugés trop polluants. Alors que les énergies fossiles comblent encore plus de 80 % de la demande actuelle en énergie primaire, les investissements dans ce secteur ont chuté de plus de 40 % depuis 2015, ce qui limite considérablement les capacités de production et de stockage.

La Chine s’étant notamment engagée à réduire drastiquement ses émissions de carbone, les producteurs de charbon ont sensiblement réduit leurs investissements, ce qui a entraîné une baisse des réserves de charbon bien en deçà de leur moyenne historique. Face aux coupures d’électricité récurrentes, le gouvernement chinois est revenu sur ses pas et a donné instruction aux principales exploitations du pays d’accélérer leur production de charbon. Autrement dit, la réalité de terrain peut parfois mettre à mal la fermeté des politiques énergétiques locales.

La périlleuse phase de transition

À ce jour, la production d’énergie verte est encore loin d’être suffisante pour répondre aux besoins énergétiques actuels. Pourquoi les énergies renouvelables ne parviennent-elles pas à prendre le relais ? Certes, les investissements et les subsides dans ce secteur ne manquent pas, mais la production d’énergie verte est difficile à stocker et à transporter, et

 

est tributaire des conditions météorologiques. Faute de vent cet été, les pales des éoliennes britanniques au large de la mer du Nord n’ont pas suffisamment tourné, ce qui a contraint le pays à relancer ses centrales au charbon.

Ce contexte profite sensiblement au gaz qui tient un rôle stratégique dans le cadre de la transition énergétique puisqu’il émet deux fois moins de CO2 que le pétrole et le charbon. Il est dès lors considéré comme combustible de transition à moyen terme pour combler le fossé entre l’ère des hydrocarbures et celle des énergies renouvelables.

Actuellement, l’Europe dépend de la Russie pour plus de 40 % de son approvisionnement en gaz.

La demande de gaz ne cesse donc de croître et les infrastructures de transport se développent en conséquence par voie maritime sous forme liquide (gaz naturel liquéfié ou GNL) ou par voie terrestre via des gazoducs. Ainsi, alors que Nord Stream 2, le gazoduc reliant la Russie directement à l’Allemagne, n’est pas encore finalisé, le projet Power of Siberia 2 est déjà à l’étude pour relier la Sibérie occidentale à la Chine à l’horizon de 2030.

Mais là aussi, il y a un hic. En effet, le gaz - tout comme le pétrole - sert de monnaie d’échange sur l’échiquier géopolitique et nous renvoie au débat de la dépendance énergétique. La Russie et l’Arabie Saoudite peuvent ouvrir les vannes du gaz et du pétrole à leur gré et notamment limiter leur production pour s’assurer des prix élevés et donc des marges juteuses. Actuellement, plus de 40 % de l’approvisionnement en gaz en Europe provient de la Russie qui est également sollicitée par la Chine dont la demande n’a de cesse de croître. Autant dire que quand il fera froid en Chine cet hiver, les prix risqueront de flamber en Europe…

Qui va payer la facture ?

Reste à voir jusqu’où la tache d’huile, à savoir la crise énergétique, va se répandre. Ses effets se feront certainement ressentir à deux niveaux : l’inflation et la croissance économique.

La tendance haussière des prix de l’énergie se reflète inévitablement dans les chiffres de l’inflation. En octobre dernier, celle-ci atteignait 6,2 % aux États-Unis et 4,1 % en Europe. Même s’ils sont significatifs, ces chiffres sont encore loin des niveaux atteints lors de la crise pétrolière dans les années 1970. Le poids de l’énergie dans l’indice des prix à la consommation est de 9,5 % dans la zone euro et de 7,3 % aux États-Unis. En outre, si les entreprises parviennent à répercuter la hausse de leurs coûts de production et notamment de leurs coûts énergétiques sur leurs prix de vente, les autres composantes de l’indice seront également impactées, ce qui aura une incidence accrue sur le niveau général d’inflation.

Poids de l’énergie dans l’indice des prix à la consommation (IPC)

Sources : BCE et Bureau des statistiques du travail des États-Unis

Quant à l’impact de la hausse des prix énergétiques sur la croissance économique, il dépendra du poids de la facture d’énergie dans le budget disponible des ménages. Leur pouvoir d’achat diminuera à mesure que les factures de gaz, d’électricité ou d’essence augmenteront. En effet, le budget consacré désormais à l’énergie sera au détriment de la consommation d’autres biens et services tels que des voyages, des vêtements ou des sorties au restaurant par exemple. Cela pourrait inéluctablement peser sur la croissance économique, et ce, même si les consommateurs peuvent dans un premier temps absorber la hausse de leur facture énergétique grâce à l’épargne accumulée pendant la pandémie.

Et qu’en est-il des entreprises ? La logique voudrait que cette situation profite aux producteurs d’énergie, mais c’est sans compter les interventions éventuelles des autorités. Dans certains pays, le gouvernement impose en effet un tarif réglementé ou des taxes, ce qui pèse sur la rentabilité de ces entreprises. C’est notamment le cas au Royaume-Uni où plus d’une vingtaine de fournisseurs de gaz ont déposé le bilan depuis le début de l’année, pris en étau entre des prix d’achat croissants et des prix de vente plafonnés.

Par ailleurs, les entreprises de secteurs à forte consommation énergétique tels les transports, la construction, la sidérurgie ou encore la chimie risquent également d’être bien impactées. Cependant, l’impact de la hausse des prix de l’énergie sur leurs marges, s’il en est, dépendra avant tout de leur capacité et de leur rapidité à répercuter cette hausse sur leurs clients finaux.

Des choix durables pour votre portefeuille

La crise énergétique est donc un sujet complexe qui doit être nuancé selon les différences régionales, les évolutions dans le temps et les choix propres à chaque entreprise. Il est dès lors très difficile d’estimer l’impact de la hausse des prix de l’énergie sur la logique bénéficiaire des entreprises et donc sur leurs valorisations boursières. Dans ce contexte, Cadelam, gestionnaire de fonds du Groupe, n’a pas pris de positions tactiques ni procédé à des arbitrages spécifiques dans son allocation sectorielle ni dans sa sélection d’actions.

Cette crise énergétique est l’occasion d’exposer notre engagement en tant que gestionnaire de patrimoine responsable.

Cette crise énergétique est aussi l’occasion pour notre gestionnaire d’actifs de rappeler les principes de sa politique d’investissement en matière de durabilité. Car même si certains acteurs profitent de ce contexte, ils n’auront pas leur place dans nos portefeuilles s’ils ne satisfont pas à nos exigences en matière d’ESG (environnement, responsabilité sociale et bonne gouvernance). Par ailleurs, cette crise souligne également le rôle du secteur financier dont nous faisons partie. Il est important qu’il soutienne tant les entreprises innovantes au sein du secteur de l’énergie que les entreprises plus traditionnelles qui affichent leur volonté d’adapter leur modèle économique pour agir de manière durable et réduire leur empreinte carbone. Le sort de la transition énergétique est entre leurs mains, et Cadelam leur prête une attention particulière à condition qu’elles satisfassent également aux critères de santé financière et de perspectives de croissance.

Conclusion

La surchauffe des prix de l’énergie est probablement un signal d’alerte pour tous. Elle met en lumière le choc d’offre provisoire dû à la reprise actuelle ainsi que les points sensibles de la transition énergétique qui requiert des moyens, des politiques et un rythme appropriés. La décarbonation de nos économies nous renvoie également à notre dépendance et notre vulnérabilité face aux conditions climatiques. Sa réussite dépendra de solutions durables qui tiennent compte de la complexité et des multiples facettes de la question énergétique. D’ici à ce que l’énergie soit abordable, fiable et propre, il nous reste à espérer que l’hiver sera doux.

 
 
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